my . artist run website

Conrad Lévesque (2015)

 

Une neige cruelle avait enseveli le camp de bucherons. Les scies remisées depuis deux jours, les hommes s’étaient usé les pouces à trop se les tourner. C’est dans une salle à manger, devenue salle d’attente, qu’ils espéraient ce matin le retour d’un Ti-Louis envoyé en éclaireur. À travers les minces fenêtres percées dans les rondins, on ne voyait ni arbre, ni chemin, ni ciel. Juste un immaculé grand rien. Conrad Lévesque, le cuisiner, s’assurait de garder du thé sur le feu. À tour de rôle, les hommes venaient se procurer une petite réchauffe pour s’occuper et garder au chaud leur petit espoir.

 

Le retard de Ti-Louis confirmait les angoisses. À moins d’un miracle, Noël allait se passer au camp. Comme ça se passait sur les autres chantiers, c’est vrai. Mais ici, à moins d’une heure de la ville, on venait y travailler avec une chance de retourner fêter avec la parenté. Le temps doux de la dernière semaine avait fait monter comme de la sève l’espoir dans le cœur des hommes qui s’étaient alors mis à rêver à toutes les tartes et tourtières qu’ils allaient dévorer, cordés autour de tables bruyantes prises d’assaut par la parenté. Puis la tempête avait frappé. Une tenace bien entêtée à tout gâcher.

 

On martela la porte. Gros Marcel ouvrit la porte à Ti-Louis, transformé en glaçon, qu’une rafale souffla à l’intérieur. Devant ce bonhomme de neige bleui, tous attendaient que le thé de Conrad arrive à lui dégeler la langue. Ti-Louis n’eut qu’à secouer la tête pour confirmer ce que tous redoutaient; il n’existait aucun chemin dégagé. On savait qu’ils les avaient tous essayés, espérant trouver au moins un sentier préservé de la neige par la grâce divine. Un poing de frustration brisa le silence en s’écrasant sur la table. Des sacres résonnèrent en écho. Le verdict était tombé. Conrad Lévesque arriva aussitôt pour remplir les tasses de son thé et les hommes de courage.

 

« Tu sais bien qu’elle t’oubliera pas, Pierre. »

« Dis-toi que t’auras pas à écouter ton père râler sur les Fredette c’t’année. »

« Écris donc une chanson, Boulay, juste pour eux autres. Ça fait longtemps que t’as rien écrit.»

« Tu sais bien qu’elle va s’accrocher encore une couple d’années. Est plus toffe que le médecin le dit, voyons donc. »

 

Après s’être vidés de tous les sacres dignes d’exprimer l’ampleur de leur déception, les hommes navrés retournèrent aux chambres. Conrad se retrouvait seul avec un cruel défi. Comment nourrir décemment des hommes tristes avec à peine trois sceaux de lard, trois des poches de patates et autant d’oignons. Oui, il y avait bien de quoi cuisiner l’ordinaire, mais les hommes méritaient mieux. Ils avaient droit à leur Noël. Le cuisinier se retroussa les manches et affuta sa lame. C’était maintenant à lui d’abattre une forêt.

 

Au dîner, des bucherons qui avaient gardé de l’appétit malgré les larmes ravalées se présentèrent au réfectoire. Sur les tables ne se trouvaient que du pain et une grosse soupière. Gros Marcel y plongea sa cuillère en premier.

 

-       Conrad, sirop! Tu n’as jamais commis une soupe aussi clairette.

-       Tu veux nous achever, je crée ben, rajouta Caouette.

 

Conrad quitta son poêle pour présenter ses excuses aux hommes.

 

-       Je veux que vous gardiez de la place pour ce soir. Je vais m’arranger pour que ça ressemble un peu à Noël.

-       Batèche… J’ai ben hâte de voir ça.

 

Conrad insistait. Il allait se débrouiller. Dans les minutes qui suivirent, d’autres hommes débarquèrent en passant les mêmes commentaires sur la soupe trop maigre, mais la rumeur d’un repas digne des fêtes qui circulait les fit taire. Puis la salle à manger redevint lentement salle commune. Au lieu d’engouffrer leur repas en moins de dix minutes comme à leur habitude, les hommes qui n’avaient rien de mieux à faire étirèrent le moment. Les discussions enflammées animèrent la place et les rires retrouvèrent leur chemin pour venir résonner contre le plafond bas de la salle.

 

Ti-Louis retontit avec le jeune Caron dans les bras, à moitié nu, rouge et grelotant. Bédard suivait avec une couverture de feutre pour couvrir le corps du pauvre diable. Conrad vint à la rescousse.

 

-       Envoye, assis-toi ici, la soupe va te réchauffer, pis ça bien aller.

-       Je veux me tuer! Laissez-moi faire!

-       Comme tu veux. Mais après avoir mangé.

 

Ti-Louis expliqua que le jeune Caron était allé s’enterrer dans un banc de neige pour en finir avec la vie en engueulant l’hiver. Un suicide par hypothermie, qui demandait beaucoup de patience et de convictions, certainement mal inspiré par la bouteille interdite de gin retrouvée dans le double fond de sa malle. Le Gros Marcel s’inquiéta.

 

-       Ça beau être Noël, pas de bouteilles les gars! Bill laissera rien passer. Si j’en trouve une, je vous assomme avec, l’un après l’autre.

 

Conrad le seconda. Ce n’est pas parce que le patron ne s’était pas encore montré la face de la journée qu’il ne viendrait pas faire son tour. Il ne fallait surtout pas compter sur l’esprit des fêtes pour l’amadouer.

 

-       J’en veux pas un qui gâche la soirée, OK? Là, allez faire une sieste, lavez-vous, mettez-vous beaux si vous le pouvez, puis revenez pour souper. J’ai encore ben du travail.

 

On amena le jeune Caron délirant faire une sieste. Conrad se remit à l’ouvrage. Il avait déjà épluché ses patates et haché ses oignons. Mais il lui restait le plus gros de l’ouvrage pour réussir son pari. Et à regarder ses tristes sceaux de lard, il osa prier le Bébé à naitre de l’aider à accomplir quelconque miracle.

 

Puis les heures passèrent et lentement les arômes firent leur chemin à travers les murs pour remplir le camp de l’esprit des fêtes. Menés par les effluves qui chatouillaient leur nez, c’est un à un que les hommes flottèrent jusqu’à la cuisine. Certains portaient leur chemise de travail la moins sale, d’autres avaient les cheveux joliment gominés. On percevait une fébrilité dans l’air déjà chargé de solennel.

 

Conrad commença le service.

 

Sur les tables arrivèrent une soupe aux pois généreuse en lardons et des cretons bien gras aux parfums de clou et de cannelle qui excitèrent les hommes. Les crocs affamés croquèrent sans retenue dans des tartines leur rappelant la maison. Puis arrivèrent les impensables tourtières. Énormes, dorées à la perfection, fumantes, elles déclenchèrent les oh! et les ah!. Sans retenue, les fourchettes gourmandes en firent éclater la pâte feuilletée en mille éclats de joie avant de porter à la bouche des hommes une viande décadente. Comment le chef avait-il réussi à produire ce si précieux incontournable des fêtes avec presque rien? C’était comme à la maison, mais… nombreux osèrent avouer, loin des oreilles de leur mère, que c’était les meilleures tourtières qu’ils n’eurent jamais mangées.

 

Probablement attiré lui aussi par les odeurs, le boss du chantier se pointa finalement le nez dans la pièce et fut accueilli par les hourras de ses hommes heureux. En voyant le festin proposé, il fonça en cuisine et saisit Conrad par les épaules pour le plaquer au mur.

 

-       Combien tu m’as volé pour leur servir ça?

 

Conrad accusa la surprise puis osa retourner la situation. Il plaqua à son tour le boss contre le mur en le soulevant de terre. Les yeux bien ancrés dans les siens, il lui dit :

 

-       Ça t’a rien coûté de plus que l’ordinaire. Je me suis tué à l’ouvrage pour que les gars aient ce qu’ils méritent. Y ont faim, y ont de la peine, puis ils vont fêter Noël comme ils l’ont jamais fêté.

 

Avec patience, Conrad avait passé la journée à s’user ses doigts en égrenant un à un les morceaux poisseux et froid de lard pour séparer finement la viande du gras. Le porc récolté était devenu farce et cretons. Le gras avait donné à la pâte un feuilleté des grands jours. Conrad avait réussi à offrir un réveillon digne de ce nom à des hommes braves qu’il voyait chaque jour se désâmer à l’ouvrage, souvent de la neige jusqu’aux cuisses, le visage fouetté par le vent. C’était pour lui la moindre des choses.

 

Conrad lâcha le collet du patron et ajouta :

 

-       Pis j’ai même réussi à faire de la tarte au suif avec les restants. Va donc leur porter, avec ton plus beau sourire.