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L’appartement (2013)

 

 

Vous avez monté les trois étages sans vous plaindre. Soixante marches, deux par deux. J’ai eu de la difficulté à vous suivre, avec vos deux petites valises dans les mains. Vous vouliez tellement voir. Je vous avais bien vendu la chose. J’avais travaillé fort pour mettre ça beau dans vos têtes.

 

-       On est tellement haut, qu’on voit la croix du mont Royal. Vous savez, la croix en métal? Henri, tu as une photo où tu es juste en dessous! Et le propriétaire m’a dit qu’on pouvait voir un bon bout des feux d’artifice quand sont gros. Direct de notre balcon. Le son sera pas trop fort, Laurence.

 

J’ai à peine eu le temps de mettre la clé dans la porte. Vous l’avez presque défoncée. Ça n’aurait pas été difficile, elle était mince comme du carton. Laurence a été la première à dire :

 

-       Wow! C’est beau.

 

J’avais eu raison de passer la nuit debout. J’ai enlevé l’horrible tapisserie d’une époque que vous n’avez pas connue. Après, je n’ai pas eu le choix de poursuivre avec la peinture. Pas question que vous arriviez avec les murs tout magannés. J’ai maquillé le tout à grand coup de rouleau. Jusqu’à quatre heures. Si on ne s’attarde pas au découpage, l’effet est parfait. Mes efforts ont valu la peine.

 

Henri, tu as ajouté :

 

-       Ça ressemble à chez nous.

 

Oui, c’est comme à la maison ou presque. Le même rouge, le même bleu, le même orange. Mais pas à la même place. Le salon est devenu orange, la cuisine bleue, notre chambre rouge. Mes bras brûlés par l’ouvrage étaient contents que l’appartement ne soit pas plus grand.

 

Laurence a demandé :

 

-       On va tous coucher ici?

-       Oui, c’est super, hein?

 

J’ai réussi à ne pas faire craquer ma voix. Deux lits doubles collés dans un salon double trop petit. J’ai exprimé tout l’enthousiasme du monde « C’est super… » Je trouvais que ce n’était pas assez. J’ai ajouté une couche.

 

-       Et de votre lit, on peut voir la télé. Ça sent déjà la soirée cinéma… pyjama!

-       Avec du pop-corn?

-       Certains, Henri! Soirée ciné-jama sans pop-corn, ça s’est jamais vu.

-       Quand?

-       Ce soir! Là, là!

-       Yéééééé!

 

Je vous ai convaincu de vous changer sur-le-champ. J’ai fait éclater le sac réservé pour l’occasion en vous attendant. Rendu dans la salle de bain, juste à côté de la cuisine, tu as dit, surpris :

 

-       C’est petit ici aussi!

 

Tellement. Minus. Le lavabo nous grugeait un bon six pouces de confort. Demain, jour du bain, tu auras un plus gros choc. Il est coincé dans le coin, tout vieux, tout mini.

 

Tu l’as vu.

 

-       Wow! Y est cool le bain. On dirait qu’il est pour les nains.

 

Laurence a demandé :

 

-       Est-ce que je peux aller voir la salle de jeu avant le film?

 

Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai cherché quelques instants. J’ai voulu avoir la bonne réponse. La bonne tournure de phrase. Il y a des limites à fabuler. À embellir. À trouver que « C’est super… »

 

Henri, tu m’as surprise. Tu as surgi en lançant :

 

-       C’est ici. C’est la chambre, le coin télé, la salle de jeu! On va toujours être ensemble pour jouer. C’est mieux que dans un sous-sol!

 

Mes larmes ont cherché à frayer leur chemin, je les ai retenues fort fort. Contracté les bons canaux par en dedans, fermé les valves de mon mieux.

 

-       Laurence, tu vas être responsable de la manette, OK?

-       OK.

-       C’est pas juste!

-       Attends! Toi aussi tu peux aider.

 

Je t’ai chargé de la distribution du pop-corn. Tu t’es aussitôt calmé et pris ton rôle de grand chef au sérieux. Je t’ai regardé verser trois portions magnifiquement égales. Précisément la même quantité pour chacun. Tu n’as pas triché. Tu aurais pu t’en mettre un peu plus, je t’aurais laissé faire. Tu as été juste parfait. Je t’ai serré contre moi quand tu m’as tendu un bol.

 

-       Tu me serres trop fort.

 

J’étais fière de mon gars. Tu avais toujours le sens de la famille. Ça m’a rassurée un peu. On allait réussir à être heureux, ici. Même sans salle de jeu dans le sous-sol, même sans sous-sol. Sans cour. Sans salles de bain indépendantes parent-enfant. Sans salon confortable avec bancs pensés pour profiter du cinéma maison. Sans chambre de princesse et de chevalier.

 

Laurence s’est mise à plat ventre sur votre lit. Tu voulais que ça commence, tu as fait pareil. Vous étiez beaux, heureux je crois. J’ai glissé le film-surprise dans le lecteur et pendant que Laurence se battait avec les bandes-annonces pour faire apparaître le menu, je suis allée me servir doucement un verre de vodka. Je l’ai garni de deux olives dedans pour me faire croire que c’était un martini. J’ai ravalé une fois de plus mes larmes en avalant mon médicament. En allant vous rejoindre dans notre chambre-salon-salle de jeux, j’ai fanfaronné, toute souriante :

 

-       Me semble que ça fait longtemps qu’on n’a pas été aussi bien, han? Les trois, ensemble. Non?

 

Vous n’avez pas répondu. Je me suis retrouvée seule avec mon sourire niais, comme la main embêtée de celui qui vient de rater son « high-five ». Le menu est apparu.

 

-       On l’a regardé chez papa.

-       Ouain. Pis c’est plate.

 

La télé s’est éteinte quand les feux d’artifice allaient éclairer le château de Disney. Dans le son baveux du tube cathodique. Comme un pétard mouillé avant un crépitement déprimant de statique. Vous vous êtes relevés pour vous assoir, déçus. Notre première soirée allait déraper. Mais, Henri, tu as eu l’idée, en voyant la boîte trainée dans le fond de la pièce.

 

-       On pourrait jouer au Monopoly.

 

J’ai sauté sur l’occasion. J’ai vu dans tes yeux que tu avais vite cherché une solution.

 

-       Parfait! Monopoly! Demain, on ira choisir le film ensemble.

 

Même si elle n’a jamais compris le jeu, Laurence était emballée, toujours aussi séduite par les maisonnettes rouges et vertes. Un monde à inventer. Je me suis aussitôt félicitée d’avoir trouvé une place dans mes boîtes pour le jeu. Hier, je lui en voulais de ne pas trouver de place dans notre trop petit garde-robe. On a joué une partie tous assis dans mon lit. On a ri. Tellement rit. Et s’on s’est obstiné sur des règlements un peu trop personnalisés. On s’est donné des chances, fait des coups chiens. Et oui, Henri, tu as gagné haut la main.

 

On a fini le pop-corn en se rappelant des chansons de camp, et je vous ai couchés.

 

J’ai attendu que vous soyez bien endormis. Et là, en me tenant au comptoir de la cuisine, devant la bouteille de vodka déjà trop vide, j’ai craqué. Je me suis mise à sangloter. Je me suis déversée. Tout laissé couler. J’ai pleuré mon sous-sol, mon énorme cuisine, nos trois chambres, notre cour, ma vie.

 

Je suis venue me coucher. Épuisée par ma dernière nuit blanche à vous peinturer un semblant de chez vous.

 

J’ai pleuré dans le plus grand des silences, tentant de retenir les secousses de mon séisme.

 

Tu es venu dans mon lit, te coller contre moi, mon grand. Comme petit enfant. Tu ne m’as rien dit, juste pris mon bras pour t’entourer et tu t’es aussitôt rendormi. J’ai contrôlé mes sanglots, encore, continué à pleurer par en dedans. Encore ravalé mes larmes. J’ai su que tu venais de prendre un coup de vieux. La vie venait de te botter le cul pour te faire pousser un peu trop vite. J’ai vu que tu avais ce qu’il fallait.

 

Pour demain, on annonce du soleil. Nous irons acheter de la crème glacée et des cornets au Métro. Nous ferons la fête sur le balcon en regardant la croix au loin, fière et droite. Pendant quelques jours, nous jouerons à être trop heureux avant de laisser le quotidien tout banaliser.

 

Et il viendra vous chercher.

 

Je sourirai devant la porte, en bas, pour vous dire que tout va bien. Je vous saluerai longuement sans le regarder. Je prierai pour qu’il soit doux avec vous. Et une fois son nouveau Jeep partit, après le maudit crissement de ses pneus, je grimperai vers mon 3e étage, d’un pas lourd, sans excitation, sans désir de voir la croix sur le mont, ni les feux dans la nuit. En m’en foutant tellement. J’escaladerai lentement ma solitude.

 

Puis je tapisserai le mur de vos photos. Trop.

De vos dessins.

J’irai peut-être m’acheter des fleurs pour simuler le bonheur.

Je trouverai un vieux livre oublié et tenterai d’y entrer pour me reposer.

Me poser un peu.

En vous attendant.

Et j’aurai toujours le téléphone à mes côtés, si tu m’appelles.

Si en détresse tu me hurles qu’il faut que je vienne vite vous chercher.