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Le sablier géant (2014)

 

Il y a de ces rencontres qui vous chavirent l’âme, qui marquent le temps, qui imposent un avant un après. Ça s’est produit pour moi une nuit de décembre, dans l’anxiogène salle d’urgence de l’hôpital Maisonneuve où j’attendais inquiet que l’interphone résonne du nom de ma puce. Laura s’était réveillée vers les minuit par une douleur qui lui avait arraché des cris inhumains. Après d’interminables minutes à tenter en vain de la calmer, bien collée en porte-bébé contre ma poitrine chaude, nous l’avons emmitouflée dans son habit de neige et j’ai filé vers l’hôpital.

 

Bercée par la voiture, le sommeil l’a finalement rattrapé. Simple colique impressionnante ou appendicite foudroyante? Je n’allais retrouver la paix qu’après un examen complet par le médecin. Ah! L’angoisse d’être parent! Un petit garçon bien réveillé, qui faisait le tour des rangées de chaises pour se désennuyer, s’est penché vers Laura toujours endormie dans sa poussette. J’allais tendre la main pour l’arrêter, pour éviter qu’il ne la réveille, mais il plongeait déjà ses yeux dans la poussette.

 

-       Elle est jolie!

 

Il s’est assis à mes côtés pour mieux la regarder et il s’est mis à me parler, doucement pour ne pas la réveiller.  

 

-       Tu sais, moi, j’ai un grain de sable coincé juste ici.

 

Je l’ai regardé pointer son doigt sur son front. Je lui ai servi un court sourire pour reprendre aussitôt ma lecture. Je n’avais pas envie de discuter, épuisé par ma nuit écourtée, étourdi encore par les cris de ma petite chérie. Le garçon n’a pas saisi mon désir d’intimité. Il a poursuivi.

 

-       Oui, juste ici. Un grain de sable qui s’est coincé. Un corps étranger. Ils disent que c’était peut-être déjà là avant que je sois né.

 

Je l’ai laissé parler sans le regarder, lisant, espérant que mon mutisme l’amène à se déplacer vers un autre patient. Je fixais les phrases que je ne déchiffrais plus vraiment, repassant encore et encore les yeux sur le même paragraphe pourtant bien écrit de mon roman sur un clown de Russie. Il s’est enfin levé pour reprendre sa marche.

 

Au bureau des inscriptions, où sans qu’il n’ait rien demandé, une secrétaire lui a remis un arrosoir de plastique. Il est revenu près de moi pour vider l’arrosoir dans l’aquarium à mes côtés. En rétablissant le niveau de l’eau, il a fait cesser aussitôt le clapotis désagréable du filtreur. Un son harassant que je n’ai vraiment remarqué qu’au moment où il s’est éteint, comme le ronflement d’un vieux frigo qui reprend enfin son souffle. J’étais apaisé. Ma nervosité venait de descendre de quelques degrés.

 

J’ai remarqué son pyjama de Superman trop ajusté et des pantoufles de Spiderman. Petit héros de fortune. Il m’a annoncé bon enfant :

 

-       J’ai beaucoup vomi tantôt. Là, ça va. Ça arrive des fois. Ma mère s’est inquiétée. Regarde, elle dort.

 

J’ai cherché dans la masse moribonde cette mère endormie. Me fiant au regard du garçon, j’ai conclu que c’était cette jeune femme blonde de moins de trente ans, la tête appuyée contre la fenêtre donnant sur l’entrée d’ambulance. Je me suis retourné vers l’enfant pour lui faire un dernier sourire poli. Il a décidé à ce moment de me revirer l’intérieur et de s’ancrer en moi. En une fraction de seconde, son regard a englouti le mien. Des prunelles noires sans fond, brillantes et rondes comme un caillou lustré qui venait m’intriguer, hypnotiser. Je voulais le connaître. En chuchotant pour ne pas réveiller ma fille, je lui ai demandé, maladroitement :

 

-       C’est pas ta première fois ici, han?

-       Non. Le docteur a dit de ne pas prendre de chance avec ce que j’ai. Mon grain de sable, tu sais…

-       Et… Comment il explique ça le docteur?

-       Il dit que la nature a ses raisons. Qu’on ne peut pas tout expliquer, juste s’adapter.

 

Il a fait un sourire résigné. Je l’ai trouvé un peu trop mature pour son âge.

 

-       J’ai huit ans, tu sais. Je suis vieux. Mon père m’appelle son super héros, mais je sais que je vais pas pouvoir l’être encore longtemps.

 

Laura a chigné. Du pied, j’ai doucement bercé la poussette pour la calmer. Je ne voulais pas de ses cris ici. J’espérais ne pas devoir gérer encore une fois ses spasmes affreux qui me serraient le cœur et ravivaient toutes les peurs qui s’y cachaient. Elle a saisi sa suce et s’est rendormie.

 

-       Moi je ne pleure pas. Jamais. Je l’ai adopté ce grain de sable. Au début, c’était un petit point gris sur la photographie. Une « anomalie à suivre de près » qu’ils ont dit. Puis de photo en photo, ça a grossi.

 

Mon livre ne me disait plus rien. Je regardais ce trop jeune sage me conter sa courte vie.

 

-       Un jour, un des médecins m’a nommé sa « petite bombe à retardement ». Parce que je pouvais disparaître n’importe quand. Mes parents ont tellement pleuré. On a trouvé un autre docteur.

 

J’ai ravalé un sanglot paternel. Je me suis vu un instant en parent qui apprend que son enfant ne fera que passer. Qu’il ne fera qu’un petit tour pour nous arracher le cœur au moment où on ne s’y attend plus, même si on sait que ça doit arriver, même si on se croit préparé. Le garçon a vu la larme se charger au coin de mon œil.

 

-       Non, non. C’est pas tout triste. Tu sais, on dit que j’ai un grain de sable. Mais au fond, je suis comme une huitre qui a laissé entrer un corps étranger. C’est toute une chance, tu ne trouves pas?

 

Il m’a montré l’aquarium. Au fond, il y avait une huitre de plastique qui s’ouvrait à l’occasion pour nous exposer sa perle blanche.

 

-       C’est une perle que je fabrique! Je sers à quelque chose. J’ai un trésor à offrir. Tu comprends ?

 

Je ne comprenais pas. Je ne voyais qu’un enfant avec une tumeur ou quelque chose qui le condamnait avant son temps. Jamais il ne compterait de buts à le gonfler de fierté au soccer. Il ne tenterait pas de domestiquer une couleuvre rayée. Il n’irait pas se perdre dans les bois avec un copain pour fumer une horrible première cigarette. Il ne connaîtrait pas l’angoisse de l’arrivée au secondaire, devant les baveux trop grands. Il n’aurait pas sa première blonde à présenter, gêné, à ses parents. Il ne prendrait pas un verre de trop à l’après-bal, avec des amis présents pour la vie. Et tout. Et tout le reste. Il n’aurait fait que passer.

 

Il m’a regardé sévère, semblant lire ce que ma tête se racontait.

 

-       Toi aussi tu ne fais que passer. Il y a des insectes qui ne vivent qu’une nuit, nous on aura tout de même compté en années. Mais tu sais, peu importe la durée de notre séjour, on ne fait que glisser dans le sablier géant.

 

J’ai jeté un œil vers sa mère qui dormait toujours, le visage épuisé. Combien de nuits blanches avait-elle éprouvées? Combien encore à venir?

 

Laura s’est remise à chigner. Elle a ouvert les yeux puis, en me reconnaissant, m’a fait un sourire. J’étais le plus chanceux papa du monde.

 

Le garçon s’est penché sur moi pour se confier en chuchotant.

 

-       Un matin, énervé de voir le temps qui s’envolait, mon père a retiré les aiguilles de toutes les horloges de la maison, puis il a masqué de ruban noir les cadrans de tous les appareils électriques. Pour suspendre le temps. Me rendre immortel. Nous plonger dans un éternel présent. Quand même le temps il file, il se défile. Je sais bien que jamais vraiment je ne serai grand… Même si mon père s’acharne à masquer le temps. Mais il leur restera ma perle, éternelle.

 

Le haut-parleur a appelé Samuel Dagenais, salle quatre. La mère du garçon, plus assoupie qu’endormie, a ouvert les yeux. Elle a cherché son fils des yeux, et lorsqu’elle l’a repéré, j’ai vu sa pupille de maman briller comme les étoiles, animée de cet amour qui rend les parents si beaux. Elle lui a fait signe de venir toute de suite la retrouver. Il s’est levé et m’a offert sa main à serrer.

 

-       Je suis content de t’avoir rencontrer, monsieur. Elle est jolie ta fille.

 

Ils se sont dirigés vers la salle quatre. J’ai vu dans un pyjama de Superman, traînant ses pieds dans des pantoufles de Spiderman, bien plus qu’un super héros. La rencontre avec une perle de huit ans qui s’était incrustée en moi.